Du régime de l’ex-RDA à aujourd’hui: que sont devenus ces lieux surprenants de Berlin? – Partie 3

Analyse historique de deux lieux emblématiques de Mitte et observations sur leurs utilisations de nos jours

Par Léa Brousseau-Bellavance et Andréane Petit-Dugas

– Le cas du Kino International

Kino International, Berlin, 9 juillet 2019.

Analyse de terrain – Journal de bord 

En arrivant devant le cinéma, nous sommes confrontées à une rue complètement barrée avec des panneaux de construction qui occupent toute la façade du devant. Toute la surface avant est complètement cachée par des échafaudages et des toiles de protection. Je suis uniquement capable de regarder les côtés de la bâtisse qui sont servent de toiles de fond à des gravures dans la pierre. Les façades blanches sont ornées de sculptures qui représentent la vie utopique au sein d’un régime communiste de tous les jours. On y voit des familles, des soldats et des travailleurs. En entrant, je suis subjugué par l’espace. À gauche, se trouve le guichet où une jeune femme travaille. Mis à part elle, nous sommes seules dans une grande pièce où trône au centre un banc rond en cuir beige. Au-dessus de notre tête se trouve un faux plafond avec des motifs triangulaires parsemés d’ampoules. Une des choses qui me frappent en entrant c’est que l’espace n’a pas l’odeur d’un cinéma. Normalement, après avoir poussé les portes principales, on est envahi d’une odeur de popcorn au beurre. Pas ici. Ça ne sent rien de particulier qui nous indique qu’il s’agisse d’un cinéma. Nous montons les escaliers par la gauche.  

Nous arrivons alors dans une grande salle faite en long. Le plancher est en parqueterie de bois vernis. À notre droite se trouve la grande façade en vitre avec des fenêtres du plancher au plafond qui offre une vue imprenable sur la Karl-Marx-Allee. Près des fenêtres se trouvent des tables en vitre et des fauteuils de style scandinave en suède rouge. Au plafond se trouvent deux luminaires majestueux en Crystal alterné entre deux boules de disco. Plus loin à gauche se trouve un bar où on peut acheter de la nourriture et des boissons. Au menu : des friandises et des boissons gazeuses. Mon odorat ne m’avait pas trahi ; on ne vend pas de popcorn ici. Le commis m’expliquera que le popcorn, avant autorisé dans la salle, tombait par terre et bloquait les trappes de ventilation au sol. Afin de ne pas avoir à les changer et ainsi à modifier les trappes d’origine, on a préféré interdire le maïs soufflé. Derrière le comptoir se trouvent des gros cubes de lumières qui atteignent le plafond. Il s’agit à la fois d’un décor éclectique, vu les éléments décoratifs qui sont les mêmes que dans une boîte de nuit, et à la fois élégant, vu les éléments rappelant des entrées d’hôtels huppés.  

La porte donnant accès à la salle de visionnement est face au bar. Nous prenons donc place dans les gros sièges en velours bleu saphir. Assis comme nous, se trouve une trentaine de personnes. Peu de temps avant que le film commence, les lumières qui se trouvent au mur placardé de lattes de bois s’éteignent. Le plafond blanc qui imite une vague devient noir ne reflétant plus l’éclairage artificiel. Les grands rideaux de la même couleur que nos sièges qui couvraient complètement l’écran s’ouvrent et la projection commence.  

Le Kino International comme outil de la RDA

Le Kino International se trouve dans le quartier central de Mitte à Berlin sur la Karl-Marx-Allee. La construction de l’immeuble débute en 1961, deux ans après l’édification progressive du mur de Berlin, selon les plans de l’architecte Josef Kaiser. Il est inauguré le 15 novembre 1963 en présentant le drame soviétique révolutionnaire « Une tragédie optimiste »1. À cette époque et durant tout le règne de la République démocratique allemande (RDA) à Berlin-Est, l’endroit est rapidement devenu un lieu très important pour la diffusion de films de la Deutsche Film AG (DEFA) et de projections russes. D’ailleurs, plusieurs premières des productions de la DEFA seront orchestrées dans la salle de cinéma. Certaines productions occidentales y seront aussi présentées. On compte parmi celles-ci « Cabaret » (1972) « One Flew Over The Cuckoo’s Nest » (1976) et « Dirty Dancing » (1987). Le drame romantique musical sera présenté pendant 15 semaines et obtiendra plus de 100 000 de visionnements, ce qui représente un succès majeur pour l’époque. Toutefois, en ce qui concerne ces représentations occidentales, certaines parties des films sont altérées ou coupées afin de poursuivre la promotion de l’utopie de l’état soviétique.  

En effet, l’immeuble étant particulièrement élégant et de style soviétique, il projette l’histoire du passé glorieux et de l’avenir brillant et prometteur du gouvernement soviétique.

En effet, l’art cinématographique communiste de l’époque était majoritairement utilisé afin de propager une vision favorable de l’état. On utilise donc la bâtisse pour non seulement faire valoir les prouesses artistiques cinématographiques de la tutelle gouvernementale, mais on utilise aussi le bâtiment afin de montrer les innovations architecturales intérieures et extérieures2 de l’époque. En effet, l’immeuble étant particulièrement élégant et de style soviétique, il projette l’histoire du passé glorieux et de l’avenir brillant et prometteur du gouvernement soviétique. Son emplacement sur l’ancien boulevard de Berlin-Est fait de l’un un bâtiment particulièrement central et influent. L’endroit est considéré comme un site culturel multifonctionnel et accueillera divers bals et banquets pour l’élite artistique et politique3. Le dernier film à être présenté dans la salle du Kino International sous le régime communiste est « Coming Out », de Heiner Carow, le 9 novembre 1989. La présentation de ce film est significative, puisqu’il s’agit du premier film traitant de l’homosexualité à être présenté en République démocratique allemande4. C’est aussi ce soir-là que le mur tombe.  

Le Kino International depuis 1989 

Suivant la chute du mur de Berlin et la dissolution officielle de l’ex-RDA en 1989, le Kino International poursuit sa mission de présenter des productions cinématographiques européennes et indépendantes du monde entier. Il est encore aujourd’hui un cinéma de grande renommée et l’architecture du bâtiment est devenue emblématique de l’époque où l’ex-RDA était en place. Suite à la réunification allemande, l’endroit est considéré comme patrimoine et c’est d’ailleurs ce qui lui permet de conserver son architecture originale5. Depuis 1990, plusieurs projets de restauration d’envergure plus ou moins grande ont été mis en place et se poursuivent encore aujourd’hui, autant dans les structures intérieures que sur les façades extérieures. Toutefois, il s’agit de toujours de travaux de maintenance et de sécurité où on ne veut pas altérer l’esthétique de l’époque. Par exemple, dans les dernières années, des rénovations ont dû être faites au niveau du système de ventilation et sur la façade en vitre menant sur la Karl-Marx-Allee. La conservation de cet endroit en fait un véritable emblème. De son intérieur élégant des années 1960, à sa salle de projection au plafond vagué pour optimiser l’acoustique, en passant par un salon qui ressemble aux bars chics des plus grands hôtels.  

Le lieu est en effet devenu un endroit de prédilection pour promouvoir l’art local et international. Plusieurs festivals utilisent l’endroit afin d’y organiser des premières, des cérémonies et des événements spéciaux.

Bien que la bâtisse ne semble pas avoir vieilli, le rôle de l’endroit a quant à lui su s’adapter aux changements des dernières années. Le lieu est en effet devenu un endroit de prédilection pour promouvoir l’art local et international. Plusieurs festivals utilisent l’endroit afin d’y organiser des premières, des cérémonies et des événements spéciaux. Notamment, depuis 1990, le Kino International devient un des lieux de projection de la Berlinale, qui est un festival majeur pour le cinéma international. Son objectif est entre autres de créer un « échange interculturel et une plateforme pour l’exploration critique cinématographique des problèmes sociaux »6. La nouvelle vocation de la salle de cinéma est donc contrastante avec celle portée par l’ex-RDA de l’époque. Ici, on tente de célébrer l’ouverture au monde par le cinéma tout en conservant la bâtisse contrairement où auparavant on cherchait plutôt à conserver une certaine utopie du régime soviétique aux dépens de la liberté d’expression.  

C’est d’ailleurs au nom de cette diversité que depuis 1998, on fait la représentation de films gais et lesbiens tous les lundis soir. Le « MonGay» est en quelque sorte une réponse directe au film « Coming Out » présenté le soir de la chute du mur de Berlin. On cherche à perpétuer le message qui était lancé ce soir-là, dans une enceinte emblématique de l’architecture des années 1960. Aujourd’hui, on cherche à célébrer la discussion et la diversité tout en conservant dans la mémoire collective l’importance que ce bâtiment a eue dans la ville. D’ailleurs, en 2013, pour célébrer le 50e anniversaire du Kino International, on organise un événement où est présentée une série de films de la DEFA et on fait un renouvellement technique complet. Voici peut-être en quoi le Kino International est un heureux amalgame des éléments du passé qui ont permis sa création et des éléments du futur qui permetteront son évolution dans le temps.  

Kino International, Berlin, 9 juillet 2019.

1. Consultez le site web du Kino international https://www.yorck.de/kinos/kino-international.
2. Kang, Inkoo. (2013). « THE MOST HOPEFUL THEATER IN THE WORLD ». Boxoffice, 149(6), p. 18-19. Repéré à : https://search-proquest-com.proxy.bibliotheques.uqam.ca/docview/1424342282?accountid=14719
3. Yorck Kinogruppe. (s.d). Kino International. Repéré à : https://www.yorck.de/kinos/kino-international.
4. Idem.
5. Kang, Inkoo. (2013). « THE MOST HOPEFUL THEATER IN THE WORLD ». Boxoffice, 149(6), p. 18-19. Repéré à : https://search-proquest-com.proxy.bibliotheques.uqam.ca/docview/1424342282?accountid=14719
6. Pour de plus amples détails sur le festival cinématographique Berlinale https://www.berlinale.de/en/das_festival/festivalprofil/profil_der_berlinale/index.html


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