Portraits de personnes de l’Est

Par Diandra Chatelard

Afin de mieux comprendre le quotidien des personnes de l’Est et leurs rapports avec l’ostalgie, j’ai décidé de faire des entrevues. Le but de celles-ci est d’avoir leur perception par rapport à leur passé commun et leur place dans l’Allemagne actuelle

Photo prise au mémorial du mur de Berlin à Bernauer StraBe (Berlin)

Vous trouverez dans les prochaines pages le témoignage de trois personnes affiliées directement ou indirectement au régime de l’ex-RDA et sélectionnées de façon aléatoire. Pour ce faire, j’ai créé un questionnaire comportant une dizaine de questions ouvertes. Ces questions portent sur leur passé, ce qu’ils aimaient ou n’aimaient pas dans le régime et surtout ce qui leur manque et qui peut les rendre « ostalgiques ». Les entrevues ont été faites en français ou en allemand et sont d’une durée de sept à quinze minutes. Des photos ont également été prise afin d’accompagner les témoignages d’images.

La première personne interviewée est un Allemand de l’Est, aujourd’hui responsable d’un supermarché LIDL.

La seconde personne est un Allemand de l’Est également, aujourd’hui professeur à l’Université et guide francophone au DDR Museum

La troisième personne est une Ukrainienne juive ayant vécu en Allemagne après la chute du Mur.

Premier portrait

Thomas Reinest, 50 ans, origine de la ville de Zwickau

Thomas Reinest est né en 1969 à Zwickau dans la région de la Saxe, au sud de l’Allemagne. Il fait partie des Allemands de l’Est qui ont décidé de partir pour s’installer en Allemagne de l’Ouest quelques années après la réunification.

Aujourd’hui, il vit à Halbergmoos, une commune de la Bavière non loin de Munich. Monsieur Reinest occupe le poste de responsable d’un supermarché LIDL de la région. En 1995, il a décidé de s’installer à l’Ouest, car il y avait peu d’emplois à l’Est à l’époque. Il est heureux d’avoir fait ce choix.

Pendant toute son enfance, il a vécu sous le régime socialiste et en a tout de même gardé un bon souvenir. L’éducation scolaire est l’une des choses qui lui manquent le plus, car elle construit l’homme selon lui. La Saxe a aujourd’hui un système scolaire similaire à celui de la RDA et d’un niveau comparable à celui des États fédéraux, le système scolaire allemand de classification est donc à revoir selon lui. En ce qui concerne les objets de l’époque, le produit qui l’a le plus marqué est la trabant, ou trabbi.

Il m’a expliqué que lors de la chute du Mur, beaucoup d’Allemands de l’Est sont partis en Hongrie, en Autriche et en Tchécoslovaquie. À Prague, beaucoup ont été autorisés à rentrer dans l’Ambassade de la République fédérale allemande. Un premier train a alors été mis en place de Prague à la RFA en passant par la RDA . Des milliers d’Allemands de l’Est des villes de Dresde, Chemnitz et Zwickau, ont rempli ces trains afin de se rendre en RFA. L’ouverture des frontières a permis à certains de s’y rendre en voiture et d’être récompensés de 100 Deutschmark Ouest de bienvenue. Pour lui, le départ n’était pas obligatoire :

« Au début, je n’avais pas le désir d’aller à l’Ouest, parce que j’étais satisfait de mon pays et de mon enfance. Ce n’est que plus tard que je me suis dit : “maintenant j’y vais” »

Pourtant, il ne se considère pas comme nostalgique. Pour lui, l’ostalgie est un sentiment apparu cinq ans après la chute du Mur chez la plupart des gens de l’ex-RDA. Beaucoup de produits orientaux avaient disparu du marché, puis avaient réapparu, provocant cette nostalgie. Parfois au LIDL, ils ont certains de ces produits que les Ossis achètent tout de suite.

Enfin, M.Reinest pense qu’il existe toujours une frontière dans l’esprit des Allemands de l’Allemagne actuelle : des préjugés Est/ Ouest ou noirs/blancs.

Deuxième portrait

Gustav Salffner, dans la soixantaine, originaire de Berlin Est

Gustav Salffner est un Allemand, ancien habitant de Berlin-Est qui s’est installé à Berlin-Ouest en 1979. Il a fait des études en économie socialiste et est aujourd’hui Professeur en économie à l’Université Humbolt de Berlin et guide francophone au DDR Museum. À l’époque de la RDA, il n’était pas convaincu par le socialisme de l’Allemagne de l’Est. Durant son enfance, comme tous les jeunes du régime, il a fait partie du groupe des pionniers. Il a trouvé cette expérience agréable, car il pouvait chanter et être avec des jeunes de son âge. Au lycée, il a été guide pour les francophones socialistes et, également, dans un groupe de musique socialiste au sein de la FPJ. Vers la fin de ces études, comme tous les jeunes de RDA, on lui a demandé d’intégrer plusieurs organisations socialistes.

Ses convictions étant différentes par rapport à celles du régime, il a décidé de refuser et de quitter Berlin-Est. M. Salffner a alors sympathisé avec des personnes haut placées de l’ambassade d’Algérie pendant environ quatre mois, afin qu’elles l’aident à passer la frontière Est/Ouest. Elles ont accepté de le faire passer pour la somme de 10 000 Deutschemark, soit l’équivalent d’un an de salaire d’une personne à l’Est. Afin d’organiser son évasion, il a voyagé en Pologne pour rentrer en contact avec sa tante de Munich et éviter la surveillance de la STASI. Il n’a pas mis au courant ses parents et sa sœur, afin de ne pas les mettre en danger. Par la suite, sa tante est partie à Berlin-Ouest pour préparer la négociation, accompagnée d’un de ses amis. La date et le lieu de départ ont été choisis stratégiquement. C’est le 23 décembre 1979, pendant le temps des fêtes de Noël, qu’il a traversé la frontière par Checkpoint Chalie, le lieu de passage des diplomates entre l’Est et l’Ouest. Sa traversée s’est faite à l’intérieur du coffre d’une voiture de l’ambassade. Il a alors commencé sa nouvelle vie à l’Ouest en travaillant en tant que journaliste. Il était le seul Ossis de la rédaction. À l’annonce de la chute du Mur, il était à Francfort pour son travail et se méfiait de tous les spécialistes qui en parlaient. À son retour, M.Salffner est directement allé à Berlin-Est pour rejoindre sa famille qui était restée là-bas. Il s’est dit :

«Nous avons gagné, vous avez perdu, vous les fonctionnaires de la RDA !»

Les opinions des Allemands de l’Est étaient assez divisées, certains étaient contents de retrouver leur famille et d’obtenir de nouvelles choses, tandis que d’autres regrettaient déjà le temps de la RDA. Pour lui, la réunification a été positive pour l’Allemagne. Il a cependant tenu à rajouter que : « Cette réunification n’est pas une réunification de partenaires au même n i v e a u , m a i s u n e r é u n i f i c a t i o n comparable à celle d’un riche et d’un pauvre qui demande à prendre part. » Le plus important pour lui aujourd’hui est qu’il voit sa famille comme il le souhaite.

Troisième portrait

Olga Osadtschy, 33 ans, originaire d’Ukraine

Olga Osadtschy est née en 1986 en Ukraine. En 1996, elle est venue s’installer à Potsdam, une ville à côté de Berlin. Étant de confession juive, sa famille et elle sont venues s’y installer grâce à un contrat fait entre l’Allemagne et les réfugiés juifs dans les années 1990. Aujourd’hui, elle vit en Suisse et est mariée à un Allemand de l’Ouest. Durant son enfance en Ukraine, elle se rappelle qu’il y avait d’immenses files d’attente, tout comme en ex-RDA, afin d’acheter des produits au supermarché. Son grand-père étant médecin, et membre du parti communiste du pays, sa famille et elle bénéficiaient tout de même de certains avantages comme des vêtements et de la nourriture.

Selon Mme Osadtschy, la chute du Mur n’a pas été très importante pour les Ukrainiens. Pourtant, elle a tenu à dire que :

«La RDA était un pays de paradis par rapport aux autres pays de l’Union Soviétique.»

En général, le système politique socialiste ne lui manque pas, sauf certains aspects, tels que la vie sociale. Les gens étaient proches les uns des autres, s’occupaient de leurs voisins, passaient du temps ensemble.

Elle ne se considère pas comme nostalgique de cette époque. Pour elle :

« L’ostalgie caractérise les gens qui viennent de l’Ouest et non ceux de l’Est, car ils ont encore les objets de leurs grands-parents et de leurs parents. Les Wessis aiment l’exotisme des objets de l’Est. »

Pourtant, les différences Est/Ouest se feraient toujours sentir dans l’Allemagne actuelle selon elle, notamment par rapport aux salaires des Allemands dans les régions de l’Est en comparaison à celles de l’Ouest. Elle possède une maison de vacances à Havelberg, un petit village de l’Est à deux heures de Berlin. Lorsque son voisin de Havelberg a appris que son mari était un Wessis, son attitude envers eux a changé, car les gens de l’Ouest ont une mauvaise réputation à l’Est. Cela montre qu’il existe toujours un mur dans les mentalités.

Enfin, elle pense que les jeunes ont oublié trop vite l’histoire de l’Allemagne de l’Est.

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