L’ostalgie : un engouement pour les objets du passé

Par Diandra Chatelard

Aujourd’hui, nous avons la possibilité de facilement retrouver des objets emblématiques de l’époque de la RDA. Que ce soit dans des brocantes, des musées, des supermarchés et sur Internet, les produits de la RDA sont recherchés par rapport à leur histoire. Pour certains Allemands de l’Est, ils ont une valeur symbolique, ils font partie d’un désir du passé qui ne peut pas revenir. Selon la thèse de la nostalgie moderne de J.Bach, l’utopie socialiste serait liée aux objets de l’Est. Certains Allemands de l’Est s’attacheraient ainsi aux produits de l’Est afin de lutter contre la supériorité économique et politique de l’Ouest. L’auteur Marina Chauliac quant à elle parle de l’ostalgie identitaire. Sa thèse reste similaire à celle de Bach : les personnes, qu’elles soient de l’Est ou non, s’attachent à l’esthétique des produits de l’Est, à leur côté typique et authentique. En effet, de par leur côté « exotique », ces produits attirent un bon nombre de touristes et d’habitants de l’Ouest. Ils sont aujourd’hui aliénés de leur sens premier.

On ne peut pas parler d’ostalgie sans parler des objets de l’Est. Ce sont des vecteurs de nostalgie et d’une forme de capital symbolique. Les objets rappellent des souvenirs, des aspects positifs du régime, des moments auxquels les Allemands de l’Est sont toujours attachés.

À la chute du Mur, plusieurs magasins se sont débarrassés des objets de l’Est afin d’actualiser leurs rayons avec les produits de l’Ouest. Les boutiques qui en avaient toujours accrochaient des pancartes pour le signaler et attirer l’attention des consommateurs. Après l’excitation de la chute du Mur et la découverte de nouveaux produits, ces consommateurs de l’Est ont exprimé leur préférence pour les anciens produits de l’Est.

À Berlin, il y a une grande quantité d’objets qui rappelle ce passé. Dans les pages qui suivent, quelques objets sélectionnés vont être présentés afin d’expliquer leur rôle dans le quotidien en RDA et leur rapport avec l’ostalgie. Les objets présentés ont été trouvés dans des supermarchés, des brocantes et des boutiques pour touristes. Ils témoignent d’une marchandisation forte de l’ostalgie présente à Berlin.

© Diandra Chatelard

Les cornichons du Spreewald, un produit emblématique de la RDA

Photo d’une boîte de cornichon prise dans un supermarché Aldi à Berlin

Les cornichons du Spreewald (« Spreewälder Gurken » en allemand) sont une spécialité d’Allemagne de l’Est protégée par l’Union européenne depuis 1999. C’est un produit symbolique de l’époque de la RDA puisqu’après la réunification, il a fait partie des rares produits de l’Est toujours commercialisés. Dans le film Good Bye Lénin !, c’est la première chose que demande la mère du personnage principal. C’est un produit nécessairement lié à l’ostalgie. Aujourd’hui, il est possible de retrouver ces cornichons dans des supermarchés allemands comme Aldi ou Netto.

D’autres produits alimentaires comme le Vita Cola ou la moutarde de Bautz’ner sont des produits emblématiques de cette époque. Il faut savoir que très peu de marques ont traversé les années depuis l’Allemagne réunifiée. En effet, lors de la réunification, les marques de l’Est étaient confrontées à la concurrence de celles de l’Ouest qui bénéficiaient entre autres de moyens financiers pour faire de la publicité.

Les cornichons du Spreewald font partie des produits alimentaires marquant les premières vagues d’ostalgie. Les citoyens d’Allemagne de l’Est ne retrouvant plus leurs produits favoris dans les supermarchés, cela a inévitablement créé un manque et une forme de tristesse. Ils y étaient attachés, car cela faisait partie de leur quotidien.


«Unsere Deutsche Demokratische Republik », le livre qui parle du quotidien en RDA

Livre sur la vie en RDA trouvé dans la boutique friperie VEBorange à Berlin

La bande dessinée Unsere Deutsche Demokratische Republik a été écrite en 1998 par Barbara Henniger, une auteure venant de Dresde, une ville d’Allemagne de l’Est. Lors de la chute du Mur, elle se trouvait à Berlin, constatant la volonté de la plupart des Allemands de l’Est de partir à l’Ouest. Elle a ainsi raconté cette soirée dans une bande dessinée, puis a réfléchi par rapport à tout ce qui s’était passé sous l’ancien régime.

Captures d’écran des pages du livre présentes sur son site

Dans sa bande dessinée Unsere Deutsche Demokratische Republik, Barbara Henniger retrace le quotidien des Allemands de l’Est à l’époque de la RDA en dix chapitres. Dans chacun d’eux, elle s’attarde sur un aspect de la vie quotidienne en RDA. Que ce soit les rencontres entre voisins, la surveillance de la STASI, l’entrée dans le groupe des jeunes pionniers ou encore les grandes parades socialistes du premier mai, elle explique de façon ironique comment ils se sentaient et à quoi ils étaient confrontés tous les jours. Elle a d’ailleurs publié quelques pages sur son site internet (https://barbarahenniger.de/? page_id=256).


La trabant, l’automobile communiste

Photo prise à Trabiworld Berlin

La trabant (ou trabi) est une voiture bien connue par les habitants de l’ancien régime socialiste. En effet, cette voiture caractérisée par son design rétro était le modèle de voiture le plus populaire en RDA. Sa carrosserie était fabriquée en carton et en résine de Moscou, avec un moteur à deux cylindres.

Photo de modèles réduits des trabants prise au DDR Museum

Trabant signifie «compagnon de route»; ce petit véhicule à bas prix avait le monopole du marché socialiste. Il avait un tel succès que les Berlinois de l’Est passaient parfois plus de dix ans sur liste d’attente pour l’obtenir.

Cette voiture a également une valeur symbolique puisqu’elle faisait partie du quotidien des Allemands de l’Est, pour voyager, se déplacer en famille ou encore aller faire des courses.

Aujourd’hui, la trabant est beaucoup utilisée à des fins de commercialisation puisque dans la plupart des magasins touristiques, nous pouvons retrouver des modèles réduits de la voiture. Il existe même une entreprise, Trabiworld, mettant en place des tours de trabant pour la somme de 49 euros par personne. Avec le développement de l’ostalgie, la trabant est devenue une attraction touristique.


Médaille du collectif du travail socialiste

Médaille du collectif du travail socialiste trouvé dans un marché aux puces

La médaille du collectif du travail socialiste (Kollektiv der sozialistischen Arbeit) est une récompense donnée sous le régime socialiste de la RDA. Ce prix a été créé en 1960 afin de récompenser chaque année les grands succès de production, les succès spéciaux dans le travail communautaire socialiste et, enfin, le concours socialiste. Plusieurs prix ont existé avant celui-ci tels que la « Brigade du travail socialiste » (Brigade der sozialistischen Arbeit) et la « Communauté du travail socialiste » (Gemeinschaft der sozialistischen Arbeit).

Le prix pouvait être obtenu par des collectifs, des brigades, des départements et des équipes dans les domaines des affaires, des arts, de la culture, ou encore de l’armée. Ces groupes devaient répondre à des critères politiques, culturels et professionnels, et surtout, respecter la morale et l’éthique du régime. En tant que collectifs socialistes, ils devaient même prouver qu’ils faisaient des activités communes entre eux, telles qu’aller au cinéma ou au théâtre. Pour obtenir ce titre, il fallait être désigné par la direction de l’entreprise en accord avec son syndicat, ou la direction du FDJ dans le cas des collectifs de jeunes. Un certificat et une prime accompagnaient la médaille.

Photo du verso de la médaille avec l’inscription « Sozialistish Arbeiten Lernen und Leben » ( « Travailler, apprendre et vivre de façon socialiste » en français)

En 1989, 4,8 millions de personnes des sociétés collectives avaient reçu le prix. Cela nous montre que le système de récompenses et de reconnaissance était très important dans l’ancien régime socialiste.

Il est évident que ce genre de médailles fait partie des objets qui marquent et que l’on garde tout au long de sa vie puisque c’est une fierté d’en avoir obtenu une. Lorsque l’on va dans une friperie d’objets de l’époque ou dans des brocantes, il n’est pas compliqué de retrouver ce genre de médailles. C’est un objet honorifique qui était très valorisé à l’époque. Être attaché à ce genre d’objets semble normal quand on se dit qu’une personne a travaillé dur pour la mériter.


Une marchandisation des objets

Photos prises dans des boutiques touristiques à Berlin (Ampelmännchen, VEBorange, Trahi Museum et DDR Museum)

Aujourd’hui, beaucoup de vendeurs profitent de cet engouement envers l’ostalgie pour vendre des objets de l’époque, qui posséderaient un certain « exotisme ». Cette marchandisation a été un facteur déterminant, marquant le début de l’ostalgie.

L’ancien magasin de détail Intershop en est un bon exemple, puisque ses propriétaires l’ont divisé en deux : une exposition historique et un magasin vendant des articles de la RDA. Cela a créé une vague médiatique et nostalgique. Par la suite, d’autres magasins comme l’Ostpaket ou encore VEB Orange ont décidé de vendre des articles spéciaux de l’époque.

Le phénomène s’est amplifié progressivement depuis les dernières années puisque de plus en plus de magasins de ce type ont ouvert. Désormais, tout le monde peut décorer sa maison d’objets de l’époque puisque les marchés aux puces, les sites internet, les festivals spécialisés dans l’ostalgie et les musées participent à la marchandisation de l’ostalgie. Certaines personnes voient même l’ostalgie comme du marketing commercial et non une volonté de retourner dans le passé.


Le film «Good Bye, Lenin ! » et la reconstruction d’une utopie

«Good Bye, Lenin !» est un film allemand réalisé par Wolfgang Becker en 2003. Le film se déroule quelques mois avant et après la chute du mur de Berlin. Il raconte l’histoire d’un jeune homme, Alex, vivant avec sa mère et sa sœur. Leur père est parti à l’Ouest pour travailler en tant que médecin. Lorsque sa mère, victime d’un infarctus, tombe dans le coma pendant plusieurs mois, l’histoire de la RDA a été totalement bouleversée.

Capture d’écran du film «Good Bye, Lénin !»

À son réveil, plusieurs évènements se sont succédé : la chute du Mur, la réunification de l’Allemagne ou encore l’entrée de la RDA dans le monde du capitalisme et de la publicité. Alex va alors reconstruire tout un monde fictif, dans lequel le socialisme de la RDA a perduré, afin d’éviter une rechute de sa mère qui pourrait être mortelle cette fois-ci. Il crée un décor socialiste dans leur appartement et va jusqu’à remettre des produits alimentaires dans des emballages d’origine de l’époque de la RDA, tourner des émissions télévisées et payer des enfants pour jouer le rôle de jeunes pionniers chantant les joies du régime.

Capture d’écran du film «Good Bye, Lénin !»

À travers cette reconstruction, ce film est l’exemple parfait d’une ostalgie sociale et identitaire. Il montre combien certaines personnes sont toujours attachées non seulement à l’ancien régime et à leurs habitudes, mais également aux objets de leur quotidien passé. Il est clair que cela touche essentiellement des personnes de plus de la quarantaine et que l’ostalgie va en se dissipant dans le temps, mais aujourd’hui, elle est toujours présente au sein de la population est-allemande.


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