Nostalgie et mélancolie de gauche: devant les ruines de l’ex-RDA – partie 6

Par Samuel Provost

Les sourires de novembre et d’après

Jede revolutionäre Bewegung befreit auch die Sprache.
Christa Wolf, Discours sur Alexanderplatz, 4 novembre 1989

C’est une foule énorme qui assiste à des discours au centre de Berlin. Christa Wolf prend la tribune. Elle parle de la libération du langage, de sa conception du mouvement. Pour elle, il s’agit réellement d’une révolution et pas seulement d’un « tournant », d’un changement, mots qu’elle refuse. En fin de discours, elle offre un conseil pour la prochaine manifestation officielle du premier mai organisée par le régime : « Vorschlag für den Ersten Mai: Die Führung zieht am Volk vorbei. »  Les mots mêmes du régime, changeant de bouche, deviennent une bravade et prennent un accent ironique.

Lors d’une récupération subversive d’un discours, il est facile de voir d’abord le sourire avant la bouche qui parle. Le sourire ironique de ceux qui résistent, ce n’est pas celui des riches et des possédants, des exploiteurs de tous acabits. C’est celui qui cache souvent une conviction tenace et sincère. Il est né après la peur, lorsqu’enfin il est possible de se lever debout. Ici, il leur est possible de se libérer, c’est une ironie consciente de son risque et pleine de conviction.

Or, quand ce sourire persiste, il lui arrive de changer de bouche. De l’autre côté du Mur, ils souriaient d’abord par joie, peut-être même par solidarité. Puis, certains prennent goût au sourire qu’ils voient chez les autres, sans s’être libérés de leur petit rictus. Car en fait il ne prend pas sa naissance au même endroit, ce sourire. Ça se voit à la façon donc chacun prononce certains mots. Par exemple, bien qu’ils semblent avoir la même expression, ils ne disent pas « enfin » de la même façon. C’est une affaire d’à peine un instant, mais le rictus vient fermer la dernière syllabe un peu rapidement chez les derniers venus. Et c’est avec la même vitesse que leur empathie initiale finit par rejoindre la petite arrogance des vainqueurs de l’histoire

C’est le sourire qu’eut Fukuyama en proclamant la fin de l’Histoire. C’est celui aussi qui fut porté à l’écran dans plusieurs comédies après la chute du Mur. Ah risible RDA !

Je lisais dans la presse le courrier des lecteurs : les Allemands de l’Ouest en avaient assez des problèmes des Allemands de l’Est. Ils manifestaient une réelle perplexité : que voulaient donc dire ces clameurs au sujet de prétendues valeurs qu’on voulait préserver après l’effondrement de cet État ? Y avait-il quelque chose à conserver d’une dictature ?

WOLF, Christa. Ville des anges, Paris, Seuil, 2012, p.77

Et puis avec le temps, il devient difficile de distinguer entre les deux, qui deviennent trois. Le rictus traverse la frontière. À l’Est, il devient aisé par un mimétisme honteux d’apprendre à porter la même expression au visage, quelques fois même avec plus de convictions.

Puis tranquillement sous certains regards extérieurs, s’imaginant empathique, mais oscillant entre pitié et mépris, on exige que cesse cette ironie, qui vient troubler la sincérité. « Vous devez être contents de la réunification, non ? » Ça devient la norme cette attente

 « C’était le premier américain à ne pas s’attendre à voir ma mine extasiée aussitôt qu’était prononcé le mot “réunification”. » 

WOLF, Christa. Ville des anges, Paris, Seuil, 2012, p.75

Dans Stadt der Engel, Christa Wolf replonge dans la mémoire de cette Allemagne fraîchement réunifiée. Elle situe sa protagoniste dans le lieu d’exil de nombreux Allemands durant la Seconde Guerre mondiale, Los Angeles, mais cette fois au début des années 1990. Sur fond d’exil, les premières pages montrent une narratrice qui refuse d’accepter la disparition de la RDA. «Are you sure this country does exist? Yes, I am, même si la réponse correcte eût été “no”. »

Cette scène représente bien, malgré son ton léger, une des différentes façons dont Wolf adopte au fil du livre une position mélancolique quant à la RDA. Le « Yes » agit ici comme un refus de clore l’histoire du pays sur une représentation fermée, il initie plutôt la longue réflexion sur le passé qui est au centre du livre. Plutôt que le non du·de la nostalgique, qui pourrait s’entendre par un « non, ce n’était pas ça », négation d’un jugement de fait, le « Oui » du·de la mélancolique s’entend comme « Oui, ce n’est pas encore ça ». Ce n’est pas encore fini ; ce n’est pas encore formé, représentable ; c’est un présent que je garde. Voici donc la bravade du·de la mélancolique, une bravade qui suspend la fin, proche du « I would prefer not to » répétée par le Bartelby de Melville, mais qui vise l’objet introjeté, plutôt que le monde.

Christa Wolf dessine une mélancolie de gauche dans cette partie du livre. En faisant référence à KuBa, Brecht, Adorno, elle ne cesse de porter ces idées. Elle conserve une conscience tragique de ces références trahies. Seulement, et contrairement aux exemples tirés du livre de Traverso, son affect ne porte pas sur des luttes, mais sur des intellectuels qui ont porté des idées révolutionnaires et critiques. L’auteure se trouve donc souvent dans une position doublement désinvestie, par la mélancolie et l’intellectualité, face au monde de l’agir.

Plus loin dans le livre, le propos de Wolf se transforme. Plusieurs pages après que son passé d’informatrice de la Stasi émerge, Wolf exprime, à travers son personnage en crise, un regard amer et pathétique vis-à-vis ses convictions passées. Elle se trouve troublée dans son rapport au passé par cette autre qui l’habite, qu’elle fut :

« J’ai constaté combien il m’était difficile de mettre des mots de tous les jours en relation avec le pays d’où je venais, lui qui, dans les journaux que lisaient mes amis, était classé d’emblée dans l’empire du mal. Il y avait beaucoup de choses qu’on pouvait lire et que je ne contestais pas, sauf que j’avais vécu dans un autre pays. Comment fallait-il le décrire ? 
Un alignement des faits ne suffit pas à rendre compte de la réalité, comprenez-vous ? La réalité présente de nombreuses couches et maintes facettes, et les faits dans leur nudité ne sont que leur surface. Des mesures révolutionnaires peuvent être dures pour ceux qu’elles touchent, les jacobins ne faisaient pas dans la dentelle ni les bolcheviques. Et nous n’aurions pas contesté que nous vivions dans une dictature, la dictature du prolétariat. Une période de transition, une période d’incubation pour l’homme nouveau, vous comprenez ? Nous qui voulions préparer le terrain pour un monde amical ne pouvions être amicaux, j’avais retenu cela. Nous débordions d’utopie, puisque ce mot a été évoqué. Nous n’aimions pas notre pays comme il était, mais comme il deviendrait. TEL QU’IL EST, IL NE RESTERA PAS, nous en étions convaincus. »

WOLF, Christa. Ville des anges, Paris, Seuil, 2012, p.247

La RDA existe dans une tout autre dimension et fonctionne ici réellement comme signe. Un signe à dépasser, insuffisant, voire oppressant, mais qui annonce une utopie, qui maintient une conviction. La conviction de novembre 89, celle des années 50 que Wolf évoque ici et puis celle-ci de 92 qui agit comme un miroir, ensemble elles annoncent un désir morcelé quant à l’objet du passé. L’amertume de cet extrait teinte progressivement les souvenirs de 89. Elle s’approche de ce souvenir d’abord en critiquant la suite du mouvement, lorsque le peuple, après la chute du Mur, sembla plus heureux de jouir des nouveaux objets de consommation que des libertés démocratiques et de la solidarité. Puis, au cœur de l’événement, Wolf en vient même à enfermer avec le mot « illusion » ce qu’étaient ses espérances d’autrefois :

Je remarque bien que ces textes étaient imprégnés d’espérances qu’il fallut bien qualifier d’illusions, vous aviez intitulé l’un de ces appels pour notre “pays”, déjà dépassé lors de sa parution. Mais j’ai appris depuis lors qu’un mouvement populaire ne peut aboutir sans ces espérances, sans ces illusions

WOLF, Christa. Ville des anges, Paris, Seuil, 2012, p.255

À certains moments, quand le sujet essaie de sortir de sa position mélancolique, la déception et l’amertume, voire la haine surgissent et expriment l’ambivalence vis-à-vis de l’objet. L’objet actuel ou remémoré, celui qui pourrait recevoir la nostalgie, est attaqué pour ne pas correspondre à l’objet manquant. Il devient illusion ou fausse promesse. À ce moment, c’est la trahison réelle qui domine tout. Il devient séduisant d’oublier, de tout abandonner. Le·la mélancolique en vient à haïr l’objet à force de ne pas être capable de s’en détacher. Le poids du passé rend malade.

Toutefois, ce moment de dégoût retrouve dans le récit une contrepartie. L’amertume et la déception des dernières pages ont côtoyé et pris leur source dans la honte d’y croire encore, d’avoir encore une conviction comme cette jeune des années 50, comme cette autre qui l’habite encore à travers cette pensée obsédante revenant à la façon d’une bande magnétique défilant en boucle dans sa tête :

 La bande tourne : COMMENT LEUR EXPLIQUER QU’AUCUN AUTRE COIN DE CETTE TERRE NE M’INTÉRESSAIT AUTANT QUE CE PETIT PAYS, QUE JE CROYAIS CAPABLE D’UNE EXPÉRIENCE. CELA AVAIT ÉCHOUÉ PAR LA FORCE DES CHOSES ET C’EST QUAND JE L’AI COMPRIS QUE LA DOULEUR EST VENUE, COMMENT LEUR EXPLIQUER QUE LA DOULEUR ÉTAIT À LA MESURE DE L’ESPOIR QUE J’AVAIS CONTINUÉ À NOURRIR DANS UNE CACHETTE DISSIMULÉE À MOI-MÊME ?

WOLF, Christa. Ville des anges, Paris, Seuil, 2012, p.276-277

La mélancolie du personnage de Wolf mine l’identité et renforce le désir. La forte ambivalence du désir prend l’avant-plan alors que le sujet ne sait pas comment prendre sa place vis-à-vis de ce désir. Elle rêve de s’affirmer, de répondre, mais ce rêve est toujours frustré, car elle ne peut défendre une chose précise. Et si elle se mettait à le défendre, elle finirait par se haïr, elle et son objet qui ne correspondent pas à la chose, à la société idéale.

Alors quoi ? Faudrait-il accepter la déception et s’arrimer au principe de réalité ? Désirer quelque chose de plus raisonnable afin d’arrêter de souffrir ? Non, il y a dans la mélancolie quelque chose comme un puits torturé du désir. Souvent, c’est là que se trouve la raison profonde pour lutter. Plus que dans l’envie de voir une solution particulière, trop souvent technique et froide, se réaliser. Simultanément, la mélancolie embellit le projet et le rend insupportable, mais sans séparer les deux parts irréconciliables. Quelquefois le·la mélancolique veut enterrer cette douleur insupportable qui naît du déchirement, refouler et se morfondre, voir (se) haïr, mais ille ne peut s’empêcher de penser qu’ainsi ille se couperait de ce qui le/la maintient en vie. Un être raisonnable aurait déjà construit un mur en plein milieu.


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